Par Act Up-Paris 

Actualiser et diffuser largement les informations sur l’accès aux outils de la RDR, voilà une très bonne initiative ! L’enquête menée par Act Up-Paris témoigne de la difficulté actuelle d’accès aux Stéribox® et autres outils de la réduction des risques (RDR) alors même que les taux de VIH et surtout de VHC sont loin d’être stabilisés. Comment comprendre ce recul de l’accès aux seringues en pharmacie ?

L’accès aux seringues stériles est un révélateur du désinvestissement de la politique de réduction des risques. En 2004, la réduction des risques a bien obtenu un statut légal avec la création des CAARUD, mais à cette date, les pouvoirs publics ont considéré que la question, limitée au SIDA et l’héroïne, était réglée. La consommation d’héroïne était alors en recul, et les pouvoirs publics se sont contentés de donner un large accès aux traitements médicaux, Subutex et méthadone pour les usagers d’opiacés, traitements du VIH puis du VHC. Pour eux, il n’y avait donc plus lieu de développer davantage la politique de réduction des risques. Grave erreur : la réduction des risques ne se limite pas à l’héroïne, elle s’applique à tous les produits, et à toutes les prises de risques. Encore doit-elle s’adapter continument aux nouveaux usagers et aux nouvelles prises de risques – ce qui n’a été fait que très marginalement pour le VHC, alors même que les quelques 300 000 personnes contaminées auraient exigé une mobilisation collective.

Cette mobilisation collective, c’est précisément ce qui s’est passé au cours des années 90. Le rôle des usagers de drogues a été passé sous silence et pourtant, il a été déterminant. Car il ne suffit pas de donner accès aux seringues : encore faut-il que ceux et celles qui s’en servent s’approprient la façon de faire pour utiliser les seringues à moindre risque. Aux côtés des usagers de drogues, des militants associatifs, lutte contre le sida et humanitaire, des médecins et des pharmaciens ont contribué à cette mobilisation, comme ça a été le cas dans la lutte contre le SIDA.

À partir de 1994, les pouvoirs publics ont apporté leur soutien à ces mobilisations collectives avec la légalisation des traitements de la dépendance aux opiacés, mais aussi en subventionnant les associations, les réseaux ville-hôpital, et les recherches accompagnant les projets expérimentaux. En outre l’information a été diffusée dans nombre de médias, spécialisés et même grand public. C’est à cette mobilisation collective qu’il faut attribuer les excellents résultats qui ont été démontrés dans une évaluation officielle entre 1994 et 1999 : recul drastique des contaminations VIH, soit moins de 2% des nouvelles contaminations en 2001, baisse de 80% des overdoses mortelles, baisse de 69 % des interpellations pour héroïne et donc des incarcérations.

Malheureusement, le public n’en a pas été informé. Une grande partie de l’opinion ignore toujours ce qu’est la réduction des risques, ce qui limite l’efficacité de cette politique. Aujourd’hui, ceux et celles qui ont accès à l’information sont essentiellement ceux et celles qui sont en relation avec les rares associations qui continuent d’aller au-devant des usagers sur le terrain comme c’est le cas en milieu festif. Ou encore ceux qui sont accueillis dans les dispositifs institutionnels comme les CAARUD, qui sont les plus souvent des usagers très marginalisés. Les plus jeunes usagers ne connaissent pas ces dispositifs, ou bien se tiennent à distance : « nous ne sommes pas des toxicomanes », disent-ils, et c’est aussi ce que disent des utilisateurs de seringues qui n’ont jamais entendu parler de réduction des risques. Or réduire les risques liés aux usages est utile pour tous, quel que soit le produit ou la drogue, quelle que soit la façon de les consommer, qu’il s’agisse d’héroïne, d’amphétamines et de drogues de synthèse, de cannabis ou d’alcool… Aujourd’hui, le principe de la réduction des risques est reconnu dans la politique de santé, tant au niveau national qu’au niveau international. Et pourtant les responsables politiques français ont continué de prêcher pour toujours plus de répression. Avec la politique de tolérance zéro, votée en 2005 et adaptée à l’usage de drogues en 2008, la répression des usagers n’a fait que se renforcer jusqu’à la dernière mesure votée en 2018 avec la contraventionnalisation, dont l’objectif est la sanction systématique de tous les usagers de drogues interpellés.

Il y a là un « en même temps », parfaitement contradictoire. La guerre à la drogue est le premier obstacle majeur à la politique de santé publique, comme l’a reconnu, pour la première fois l’ONU en 2016. Le rapport d’Act Up-Paris le dit clairement dans son argumentaire comme dans les revendications auxquelles il aboutit : il faut lutter contre la stigmatisation des usagers de drogues, informer et former les professionnels de santé, développer les expérimentations dont l’analyse de drogues, adapter les outils aux nouveaux usages, et aux nouvelles prises de risques, dont la nouvelle diffusion des opiacés qui se marque par une augmentation des surdoses d’opioïdes… et exiger comme le réclame Act Up-Paris en conclusion « une communication publique sur la politique de RDR ». C’est une urgence de la politique de santé en associant, comme dans la lutte contre le SIDA, protection de la santé, lutte contre les discriminations et reconnaissance des droits humains.

Editorial de Anne COPPEL Sociologue et militante associative pour la RDR et le changement de la politique des drogues.