Par le Dr Stanislas A. Houndji & Jérôme Evanno / Paroles autour de la santé

Lors de nos sorties sur le terrain, Paroles Autour de la Santé a pu constater, qu'en dépit des mesures de prévention prises par le Conseil National de Sécurité et le Ministère de la Santé et de l’Hygiène Publique de Côte d’Ivoire pour éviter la propagation de la maladie à coronavirus (COVID-19), les usager-e-s de drogues (UD), population vulnérable à ce virus (voir recommandations OMS et ONUDC) et stigmatisée/discriminée, sont toujours regroupés dans les scènes ouvertes de consommation de drogues (dits fumoirs) et peu d'interventions en direction de la communauté ont été mises en place.

Qu’est ce qui explique le comportement des usager-e-s de drogues dans un tel contexte ?

Dans ce contexte de crise sanitaire mondiale, il est important d’élaborer des stratégies d'interventions en adéquation avec le contexte et qui répondent aux attentes et besoins des UD.

C'est avec un objectif de partage d'informations et de propositions de recommandations que notre association a pu coordonner une recherche socio-anthropologique. A partir d’une démarche qualitative faisant recours à l’échantillonnage de 34 UD enquêtés (30 hommes (88%) et 4 femmes (12%)) via la technique par « réseaux ». Des entretiens individuels face à face dispensés in situ, et des observations directes/participantes ont permis de récolter les résultats présentés ci-dessous et de proposer des recommandations à l'intention de nos partenaires, des intervenants mais aussi des autorités et des Institutions. Ces données tentent d’analyser la perception du Coronavirus (COVID-19) ainsi que les conduites à risques des UD à Abidjan (Côte d’Ivoire). L’âge médian est de 35 ans, 06 (18%) sont sans domicile fixe, 04 ( 12%) sont des UD par injection, 17 (50%) ont déjà été incarcérés et 23 (68%) ont eu une expérience de sevrage. En outre, Nous savons que le partage/échange du matériel de consommation de drogues (pipes à crack, seringues, joints, etc.) est majoritairement pratiqué par les UD et que c'est un vecteur à fort potentiel de transmission du CORONAVIRUS.

Les résultats de l’étude ont montré que, les UD continuent de se regrouper et ont du mal à respecter les gestes barrières individuels et collectifs.Néanmoins, il est intéressant de savoir que la majorité respecte les gestes barrières lorsqu’ils rentrent en famille, mais pas « au ghetto ». Les raisons évoquées sont « qu’au ghetto c’est la jungle, » où chacun est préoccupé à « gérer sa consommation », « son manque » , qu’ils s’en « remettent à Dieu » et qu'il y a déjà des personnes qui toussent et qui sont malades (VIH+ ; TB+ ; Paludisme, etc.). 

Ils sont, majoritairement bien informés sur les gestes barrières et les symptômes du virus, notamment à travers les médias, les réseaux sociaux et de bouche à oreilles, mais de nombreuses fausses informations ont été citées durant l'étude. Les UD sont globalement très demandeurs d’informations/sensibilisations et de matériels de prévention/protection. Il est très difficile pour les sans domicile fixe de pouvoir récupérer de l’information (fiable) et de respecter les restrictions imposées, telle que le confinement et le couvre-feu.

Nous recommandons donc de :

  • Mettre en place des interventions en adéquation avec le contexte et les attentes et besoins de la population cible.
  • D'organiser des séances de sensibilisation/formation directement in situ, avec un vocabulaire et outil adapté. Il est important qu'ils aient une connaissance des gestes barrières et des symptômes, mais de nombreuses questions restent en suspens et risquent de propager de fausses informations (« d'ou vient le virus ? ils ont un vaccins, la maladie n'existe pas », etc.).
  • Faire un focus sur les sous populations vulnérables, les Sans Domicile Fixe, les femmes, les injecteurs, les personnes âgées, les porteurs de maladies chroniques, etc.
  • Distribuer du matériel de prévention et de protection et expliquer son objectif et son mode d'utilisation.
  • Ne pas oublier les autres pathologies et autres problèmes de santé (malnutrition, addiction, VIH, TB, santé mentale, etc.).
  • Proposer un lieu d’accueil résidentiel pour les SDF (spécifique femmes, PVVIH, personnes âgées, en situation de handicap, etc.).
  • Mener d'autres études auprès des femmes UD/TS, des dealers/agents de sécurité/responsables d’Hygiène/zépiers.
  • Mettre en place des actions de plaidoyer en direction des autorités (Ex : libération des détenus, implication communautaire, prise en charge des UD SDF, Augmentation de la durée de prescription des ARV pour les UDVIH, mise en place d'activités spécifiques, etc. ).