Ce texte est la traduction française d'un post sur le blog de l'IDPC en anglais.


Par Ann Fordham, Directrice exécutive, International Drug Policy Consortium - Traduction par Cyril André

Chaque année, le 26 Juin marque la Journée internationale contre l'abus et le trafic de drogues. Cet évènement fut créé par les gouvernements du monde entier afin de commémorer leurs efforts pour atteindre l’objectif ambitieux d’une « société exempte de tous abus de drogues ». Ces cinquante dernières années, cette quête couteuse et futile pour créer un monde « sans drogues » n’a su produire que destructions et souffrances humaines, et ce dans des proportions inimaginables. Les mesures draconiennes de maintien de l’ordre ont eu un impact disproportionné sur les personnes les plus marginalisées dans nos sociétés : les personnes pauvres, les femmes et les peuples autochtones, mais aussi les personnes socialement défavorisées par leur statut migratoire, leur orientation sexuelle et de genre, ou encore par leur appartenance ethnique ou raciale.

Dans le monde entier, les injustices raciales, au cœur des efforts de contrôle des drogues, ne peuvent être ignorées et deviennent de fait le sujet d’une attention croissante. L’année dernière, un groupe d’experts sur les personnes d’ascendance africaine mandaté par les Nations Unies a constaté que « la guerre contre les drogues a su fonctionner bien plus efficacement en tant que système de contrôle racial qu’en tant que mécanisme visant à combattre l’usage et le trafic de drogues illicites ». L’application des lois anti-drogue a mené à des incarcérations de masse, des arrestations et des détentions arbitraires, ainsi qu’à un déferlement dévastateur de violences policières qui ont disproportionnellement affecté les personnes racisées à travers le monde. Ces différentes formes de répression visaient l’élimination du commerce illégal des drogues. Pourtant, année après année, les statistiques des Nations Unies font état d’un marché international robuste, florissant et diversifié, une tendance confirmée une fois encore par le « Rapport mondial sur les drogues » publié cette année.

Aux Etats-Unis, la population noire connaît des niveaux d’incarcérations cinq fois plus élevés que la population blanche, et la moitié de ces incarcérations concerne des crimes liés aux drogues. Au Royaume-Uni, les personnes noires ont huit fois plus de chances que les blancs d’être arrêtées et fouillées. Dans le même temps, à Rio de Janeiro, 80% des personnes abattues par la police sont noires. Aujourd’hui encore, le fardeau de ces politiques racistes et de leur application n’attire malheureusement que peu d’attention. En Australie, les populations autochtones ont 15 à 20 fois plus de chances d’être incarcérées que les populations non-autochtones. Enfin, au Canada, et bien que le pays ait été félicité pour avoir suivi l’exemple de l’Uruguay en termes de régulation et de légalisation du marché du cannabis, le droit pénal continue de cibler excessivement les populations noires et autochtones dans des proportions similaires à celles observées aux Etats-Unis.

Bien que les politiques répressives de contrôle des drogues aient utilisé l’Etat comme un outil pour s’en prendre aux communautés racisées, il est crucial de se rappeler qu’elles ont en partie été créées dans ce but précis. Encore à ce jour, les vestiges du colonialisme et du racisme demeurent ancrés au sein du système de contrôle des drogues mis en place sous l’égide des Nations Unies. Aujourd’hui, alors que les voix de millions d’activistes anti-racistes retentissent à travers le monde, se mêlant au bruit sourd de la chute des monuments hérités du colonialisme et de la suprématie blanche, il est temps de mettre en exergue les origines racistes et impérialistes de la prétendue guerre contre les drogues, et d’exiger des mesures de redressement et de réparation.

Des substances psychoactives ont été largement utilisées par les humains dans toutes les régions du monde pendant des millénaires. En Afrique précoloniale et dans la majorité de l’Asie, le cannabis était cultivé, échangé et utilisé en tant que médicament. La plante porte également un rôle sacré dans les pratiques religieuses Rastafaris, Soufies et Hindoues, et ses vertus médicinales sont mentionnées dans le Qanun (ou Canon) de médecine d’Avicenne, un texte médical qui fit référence en Europe jusqu’au 18ème siècle. La feuille de coca est vénérée par les peuples autochtones de la région andino-amazonienne, ce culte étant central pour leur culture et leur spiritualité. De son côté, le pavot à opium a une histoire séculaire dans la médecine et les cérémonies traditionnelles à travers l’Asie et le Moyen-Orient.

A l’origine, les pouvoirs coloniaux, installés dans de nombreuses régions du monde, voyaient ces plantes comme des produits clés pour leur enrichissement. Les puissances coloniales françaises, anglaises et néerlandaises ont tout particulièrement profité de ces substances en produisant de l’opium, de la coca et du cannabis pour constituer des marchés d’exportation lucratifs vers leurs colonies en Inde, en Birmanie, en Indonésie, au Maroc et en Algérie. L’Empire britannique est célèbre pour avoir remporté la guerre de l’opium (1840-1842), ce qui lui permit d’exporter la plante de manière illimitée depuis l’Inde britannique vers la Chine. Les premières discussions concernant la prohibition de l’opium rencontrèrent ainsi la résistance du Royaume-Uni, qui cherchait à protéger son très profitable marché.

Cependant, les Etats-Unis, qui avaient à l’époque un fort intérêt économique à affaiblir la position de domination économique et politique des puissances européennes en Asie, menèrent une campagne anti-opium qui se révéla efficace et qui leur permit de construire les fondations du système international de contrôle des drogues actuel. Les idéologies racistes ont également joué un rôle clé lors de la mise en place de la prohibition : les substances comme l’opium et le cannabis furent associées aux immigrés chinois et mexicains et aux Afro-américains, tandis que la cocaïne fut associée aux hommes noirs par le biais d’une propagande gouvernementale les accusant d’utiliser la substance pour séduire les femmes blanches ou encore les taxant d’une violence extrême due à sa consommation.

À la suite de la décolonisation, les pays nouvellement indépendants n’étaient pas en mesure de s’opposer à la volonté des Etats-Unis d’imposer la prohibition à l’échelle mondiale. Le système international de contrôle des drogues qui en découla se mit alors en quête d’éradiquer les pratiques traditionnelles des différentes populations, avec une indifférence évidente pour les droits humains des peuples autochtones. Les tactiques de négociation violentes utilisées lors de la création des traités internationaux des Nations Unies, symptomatiques des superpuissances d’après-guerre, forcèrent les pays du monde entier à criminaliser et à éradiquer l’usage et la cultivation de plantes qui furent la pierre angulaire des traditions médicinales et spirituelles de milliers de petites communautés locales, et ce durant des siècles. Cet héritage est encore bafoué aujourd’hui.

Dès leur genèse, les arguments en faveur de la prohibition ont été gangrénés par des intentions racistes et impérialistes, qui ont renforcé le contrôle des drogues dans sa fonction de répression et d’oppression. Les archives du début du 20ème siècle indiquent que les conférences internationales successives sur les politiques des drogues prenaient majoritairement la forme de discussions entre hommes blancs, qui décidèrent que les plantes psychoactives consommées par les populations racisées nécessitaient d’être prohibées, et ce dans des salons où flottaient les volutes de fumée de leurs cigares et l’odeur caractéristique du cognac. C’est d’ailleurs sans surprise que les efforts pour créer un système international de contrôle similaire pour l’alcool rencontrèrent de fortes résistances de la part des pays européens producteurs de vin. Cette connaissance du contexte historique entourant la naissance du système international de contrôle des drogues révèle d’une part l’hypocrisie des architectes de ce système, et les incohérences encore présentes au niveau du droit international en ce qui concerne la classification et la régulation des substances psychoactives.

Stigmatiser certaines substances et considérer leur consommation comme déviante a permis de diaboliser, déshumaniser et marginaliser les communautés qui en font l’usage. Cette approche justifie alors les punitions sévères envers les communautés que les acteurs au pouvoir cherchent à oppresser. L’ancien assistant aux affaires internes du président Nixon, John Ehrlichman, en a d’ailleurs fait l’aveu en 1994 :

« Deux ennemis s’opposaient à la campagne de Nixon en 1968, et à son gouvernement par la suite : la gauche qui s’opposait à la guerre et la population noire. Vous comprenez ce que j’essaie de dire ? Nous savions qu’il était impossible de rendre illégal le fait d’être contre la guerre ou noir, mais en cherchant à influencer le public pour qu’il associe les hippies avec le cannabis et les noirs avec l’héroïne, puis en criminalisant fortement ces deux substances, nous pouvions déstabiliser ces deux communautés. Nous pouvions arrêter leurs meneurs, perquisitionner leurs maisons, interrompre leurs rassemblements, et décrédibiliser leurs causes soir après soir lors du journal télévisé. Est-ce qu’on savait qu’on mentait à propos des drogues ? Bien sûr qu’on le savait. »

Cette stratégie a été employée à travers le monde pour meurtrir et oppresser les minorités ethniques et les dissidents politiques.

Les développements récents en termes de contrôle des drogues montrent une tendance vers la régulation du cannabis, un changement de direction radical par rapport au régime prohibitionniste du siècle dernier. L’Uruguay, le Canada et de nombreux états américains ont désormais un cadre légal entourant le marché du cannabis pour l’usage personnel réservé aux adultes. Dans le même temps, plusieurs pays asiatiques et africains commencent à considérer l’idée de légaliser l’usage du cannabis médical pour la consommation nationale, mais aussi pour l’exportation. L’attrait de la manne financière que représente ce marché du cannabis bourgeonnant, dont la valeur est estimée à 166 milliards de dollars d’ici 2025, est désormais irrésistible. Il est en revanche déplorable de noter que ces évolutions ont rarement été au bénéfice de ceux ayant le plus souffert de la guerre contre les drogues. Au niveau mondial, l’industrie du cannabis est largement possédée par des entreprises du Nord, tandis que les petits producteurs traditionnels de pays du Sud, qui ont produit du cannabis illégalement durant la prohibition, se retrouvent exclus du marché réglementé. Aux Etats-Unis, seulement 4% des entreprises produisant du cannabis sont possédées par des personnes afro-américaines. Parallèlement, le gouvernement canadien a refusé l’effacement complet de tous les casiers judiciaires pour les condamnations liées au cannabis, alors même que le marché du cannabis récréatif a été ouvert aux acteurs du privé.

Si la fin de la prohibition n’était qu’une question de temps, il serait en revanche une farce absolue de laisser ces évolutions entériner davantage les privilèges et les injustices inhérents aux pouvoirs post-coloniaux. Les mesures visant à éliminer la prohibition des drogues doivent chercher à compenser les décennies de dommages infligés aux communautés marginalisées, notamment les communautés racisées. Les gouvernements doivent dépénaliser l’usage et la cultivation des drogues, assurer le respect total des droits des peuples autochtones et rediriger leurs investissements vers les communautés marginalisées, en lieu et place des prisons et de la police.

La Journée internationale contre l'abus et le trafic de drogues, le 26 Juin, est aussi la journée internationale d’action de la campagne Soutenez. Ne punissez pas. Cette campagne est un mouvement grandissant de solidarité populaire qui invite les gouvernements à en finir avec les politiques des drogues fondées sur la répression et à donner la priorité aux programmes de santé et de bien-être, actuellement très peu financés.

Ce dernier 26 Juin, des centaines de groupes locaux provenant de plus de 190 villes, dans 86 pays à travers le monde, firent entendre le même message : il est temps d’en finir avec la guerre contre les drogues et de démanteler le régime raciste de prohibition international ainsi que ses instruments de répression. Le combat pour décoloniser les politiques des drogues est fondamental pour mettre fin à leur tyrannie, et il ne fait que commencer.